SYLVAIN THÉVOZ


À PROPOS
DES ÉCRITS BRUTS

Pendant ce temps où la norme est de tout lisser, uniformiser, standardiser.
Où, sous des prétextes trendy (comme ils disent) on joue de la transgression sans jamais s’affranchir des algorithmes aliénants.
Pendant ce temps où l’on vit et respire, bien que de plus en plus mal. Où l’autocontrôle est devenu une facilité réclamée. Où l’image que l’on souhaite renvoyer de soi aux autres, ou de soi à soi, reste figée sur selfie.
Ce n’est plus de réalité virtuelle qu’il faut parler mais de réalité dévitalisée, comme le faisait Deleuze au sujet de la dent creuse pour évoquer les gros concepts encombrants. Les supports sont lisses. Toi, ton téléphone portable et tes émissions sous-titrées, ta réalité augmentée et Google-map pour savoir où poser le pied. Ne vois-tu pas que l’asile n’a plus besoin de portails ou de camisoles de force, parce qu’il n’y a plus ni nerf, ni os, ni mouvements désordonnés à contenir ?
Il demeure heureusement comme viatiques, des espaces rêches, rétifs et de résistance, où saisir des bouffées d’air qui ne sont ni pures ni brutes, mais singulières. Leur subtile carburation irrigue le cœur à plein poumons, à brûlantes lampées, grandes goulées, à s’en glacer la gorge, pour téter sans retenue.

À la Biennale Out of the Box, on sert cet air-là, de la bouche à l’oreille, de l’œil à la page. On le tire à la source, faisant jaillir, loin du cadre normatif, l’agitation vive du désordre. Dans le spectacle de Lucienne Peiry, la langue est rauque et les voix s’élèvent dans leur singularité, les protagonistes racontent par bribes les biographies d’auteurs d’Art Brut, et rappellent par la présence du poids des corps, la résistance des êtres. À la Fondation Bodmer, la stupéfiante exposition « Uniques. Cahiers écrits, dessinés, inimprimés » nous permet d’entrer en quelque sorte dans les coulisses de l’écriture, ses soubassements, ses espaces incultes. Ces manuscrits n’ont pas été destinés à la publication, ni photoshopés pour la pose, ni habillés pour la galerie, mais se sont creusés dans le volume de l’intime, comme ces recettes de cuisine griffonnées à Bergen-Belsen.
Entre écrits bruts et écrits singuliers, on y découvre les manies d’auteurs célèbres, les lubies d’illustres philosophes, et des lumineux effacements anonymes qui bousculent les catégories.
Un tel mélange permet, dans une subversion non démonstrative, de proposer, le temps d’un spectacle et la durée d’une exposition, le geste le plus salutaire et créatif qui soit : la prise d’une bouffée d’air singulier permettant, avant même d’en redemander encore, de s’en trouver vivifié et baffé.

Sylvain Thévoz
Écrivain, anthropologue